— Antoine…
— Maintenant.
Elle descendit de la table, les jambes tremblantes. Je vis alors, accrochée au dossier d’une chaise, la robe verte que j’avais offerte à ma sœur pour ses vingt-neuf ans. Elle ne l’avait donc jamais quittée. Elle n’avait jamais disparu à Lille, jamais reconstruit sa vie loin de moi. Elle avait vécu dans les angles morts que mon mari avait créés.
Je posai le flacon sur la table sans le lâcher vraiment.
Mon téléphone était toujours dans ma main.
J’appuyai deux fois sur le bouton latéral.
Le raccourci d’appel d’urgence s’ouvrit.
Antoine le vit.
Son masque tomba.
— Ne fais pas ça.
— Pourquoi ? Tu as peur qu’on vérifie ?
— J’ai peur que tu ruines ta vie sur un malentendu.
— Ma vie ? dis-je doucement. Tu l’as déjà vendue morceau par morceau.
Il avança encore.
Cette fois, je reculai.
Je connaissais l’appartement dans le noir. Maintenant que je voyais, il ne pouvait plus me coincer. Je savais où le tapis se pliait, où la chaise grinçait, où le meuble de l’entrée laissait juste assez d’espace pour passer.
— Mathilde, donne-moi ce téléphone.
— Non.
Son regard changea.
Plus de douceur.
Plus d’époux inquiet.
Juste un homme qui venait de comprendre que sa proie voyait la sortie.
Il bondit.
Je fis tomber volontairement la tasse aux fleurs bleues.
La porcelaine éclata sur le sol.
Antoine s’arrêta par réflexe, surpris par le bruit. Ce dixième de seconde suffit. Je passai derrière la table et lançai le flacon vers le salon.
Il se précipita pour le rattraper.
Pas vers moi.
Vers la preuve.
Et c’est là que je compris à quel point il était coupable.
Au même moment, une voix sortit de mon téléphone.
— Police secours, quelle est votre urgence ?
Je portai l’appareil à mon oreille.
— Je m’appelle Mathilde Delcourt. Je suis au 18 cours Vitton, Lyon sixième. Mon mari a tenté de m’empoisonner pour ralentir ma récupération visuelle. Il est avec moi. Il essaie de détruire la preuve.
Antoine se figea.
Dans le couloir, Élise poussa un sanglot.
— Madame, êtes-vous en sécurité ? demanda l’opératrice.
— Non.
Un silence bref.
Puis :
— Enfermez-vous si possible. Une équipe arrive.
Antoine se redressa lentement.
— Tu viens de faire la plus grosse erreur de ta vie.
Je le regardai enfin comme on regarde un étranger.
— Non, Antoine. La première erreur de ma vie, c’était de croire que ton calme était de l’amour.
Il marcha vers moi.
Je courus.
Je n’avais pas couru dans cet appartement depuis deux ans. Le couloir sembla se jeter contre moi, les murs trop proches, les couleurs trop violentes. Mais mes jambes savaient encore. Je poussai la porte de la chambre d’amis, entrai, tournai la clé.
Antoine frappa aussitôt.
— Ouvre.
Je gardai le dos contre la porte.
Mon souffle brûlait.
— Mathilde, ouvre cette porte.
Sa voix était calme de nouveau.
C’était pire que les coups.
— Tu vas appeler la police et leur dire que tu as paniqué, reprit-il. Tu leur diras que tu as mal interprété une conversation privée. Élise confirmera.
De l’autre côté du couloir, ma sœur cria :
— Non.
Un silence tomba.
— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda Antoine.
La voix d’Élise tremblait, mais elle continua.
— Je ne confirmerai pas.
— Tu oublies tout ce que j’ai fait pour toi ?
— Tu m’as menti aussi.
Je fermai les yeux.
Étrange réflexe pour une femme qui venait de retrouver la vue.
Élise pleurait.
— Tu m’avais dit que les gouttes étaient prescrites. Tu m’avais dit qu’elle ne récupèrerait jamais vraiment. Tu m’avais dit qu’elle serait placée dans une maison spécialisée après la vente, qu’elle serait mieux suivie…
Ma poitrine se serra.
Placée.
Ils avaient préparé cela aussi.
Un dossier médical falsifié. Une épouse déclarée dépendante. Des signatures guidées. Des biens transférés. Puis une maison de repos, quelque part loin de Lyon, loin de ma mère, loin de ma galerie, loin de toute personne capable de poser les bonnes questions.
Antoine ne répondit pas tout de suite.
Puis j’entendis un bruit sourd.
Élise cria.
— Antoine, lâche-moi !
Je tournai la clé sans réfléchir.
Lorsque j’ouvris la porte, il tenait ma sœur par le poignet. Pas violemment au point de laisser des traces évidentes. Juste assez fort pour rappeler qui commandait.
Il me vit.
— Très bien, dit-il. Puisque vous voulez toutes les deux jouer les victimes, on va attendre la police ensemble.
Mais je remarquai son autre main.
Il avait son téléphone.
Et sur l’écran, un appel en cours.
Pas à un avocat.
Pas à la police.
À son associé de l’étude notariale.
— Tu appelles qui ? demandai-je.
Il sourit.
— Quelqu’un qui sait faire disparaître des documents avant que des amateurs en uniforme ne comprennent ce qu’ils cherchent.
Je compris qu’il ne parlait pas seulement des papiers dans l’appartement.
Il parlait de l’héritage.
De la procuration.
